Histoire

Vendredi 19 novembre 2010 5 19 /11 /Nov /2010 22:12

 

Michel Rocard a publié le 3 novembre ses mémoires intitulés "Si ça vous amuse. Chronique de mes faits et méfaits" (Flammarion).


Un livre atypique en deux parties livrant des recettes de pratiques politiques et des réflexions tirées de son expérience de la gestion de la cité, passées à la trappe du système médiatique, “par manque de temps certainement”, note Michel Rocard avec ironie.  Très en verve, la figure du Parti socialiste évoque aussi bien l’actualité (remaniement, crise irlandaise, réforme des retraites,.....) que de grands chantiers qui lui tiennent à cœur (développement durable ou avenir de l’Otan)

 

 

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Lundi 9 novembre 2009 1 09 /11 /Nov /2009 16:07


9 novembre 1989 : le jour qui ébranla le monde


Personne ne regrettera que les événements de 1989 à 1991 aient abouti à l’effondrement du Bloc soviétique. Pourtant, derrière l’hymne à la liberté entonné à l’unisson par les conservateurs européens à l’occasion de ce vingtième anniversaire, il y a une double ambiguïté. Le monde occidental a vu sa domination sans partage. Ce fut la base de la politique de Nicolas Sarkozy et les raisons de son alignement sur les USA. Et la victoire totale du libéralisme économique fut contrariée par une crise sans précédent depuis 1929.

Si la chute du Mur a consacré l’échec de l’économie planifiée, la crise a fortement prouvé l’échec de la toute puissance du capitalisme. Qu’on ne s’y trompe pas, il y aura une réécriture de l’Histoire, une ré-interprétation des faits et une récupération de l’événement.

La chute du mur fut une formidable victoire de la démocratie et l’aboutissement d’un combat des socialistes car, n’en déplaise aux partisans de la confusion, le socialisme, le vrai, s’est toujours conjugué avec la liberté et la démocratie. La social-démocratie, dès les origines, n’a jamais ignoré la véritable nature du système soviétique. Il suffit de lire les textes du théoricien allemand Karl Kautsky, ceux de Rosa Luxemburg, et le discours de Léon Blum au congrès de Tours. À gauche, « on a toujours su ». C’est la raison pour laquelle, les sociaux-démocrates n’ont cessé de tendre la main tout en gardant les yeux ouverts car ils croyaient dans la prophétie de Léon Blum. D’ailleurs, dans les racines lointaines du grand bouleversement de 1989, on trouve le choix de l’Ostpolitik du chancelier social-démocrate Willy Brandt. Les révoltes populaires de 1953, de 1956, de 1968, de 1971 ou de 1980 en RDA, dans les chantiers navals de Gdansk, de Szceczin, dans les rues de Budapest ou de Prague ont démontré que même derrière le rideau de fer, la résistance existait, obstinément malgré la répression.

Avec la Chute du Mur, on en a fini avec un monde bipolaire. Pendant les dix ans qui ont suivi, on a alors eu l’illusion que seule demeurait l’hyperpuissance américaine, que seule avait triomphé la toute puissance du marché. Bref, c’était « la fin de l’Histoire ». Et puis la guerre est revenue en Europe avec la fin de l’ex-Yougoslavie où, pourtant, le modèle titiste avait été admiré parfois dans certains cercles de la gauche française; la mondialisation a montré qu’elle n’était pas si heureuse; les conflits régionaux n’étant plus « contenus » dans le cadre de la Guerre froide, ils se sont multipliés; avec l’échec du communisme, les intégrismes religieux ont continué leur développement avec le recours à la violence terroriste, non plus contre des avions ou des magasins, mais en frappant au cœur des nations, comme ce 11 septembre 2001 à New York et Washington.

Il y a d’autres murs à abattre. A Pyongyang, à Saigon, Pékin ou la Havane. Des murs ailleurs d’une autre nature, l’oppression politique continue, l’injustice sociale s’accroît et la nature s’abîme. Voilà pourquoi le combat n’est jamais fini.

Hommage donc aux anonymes, aux dissidents célèbres, aux hommes et aux femmes ordinaires, l’engagement des intellectuels, le courage de cadres du « Parti » qui ont su dire « non », parfois en y laissant la vie. S’il y a une leçon à retenir, c’est que rien n’est immuable, lorsque les peuples s’emparent de leur histoire. S’il y a un enseignement à méditer, c’est que le monde de l’après-crise n’est pas unipolaire, mais multipolaire. Dans ce nouveau monde, l’Europe se doit d’être au rendez-vous de l’Histoire.

 

Jean Christophe CAMBADELIS


Pour en savoir plus sur " La chute du Mur "

 

comment enseigner la chute du mur

le mur de Berlin : vingt ans déjà

1989 - 2009

 

Souvenons -nous




Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, 40 000 soldats bloquent les points de passage entre les deux Berlin. Le régime, miné par l'échec de la planification, veut ainsi arrêter l'hémorragie de main-d'oeuvre après la fuite de 3 millions d'Est-Allemands.

 

    ©Bundesarchiv

 

 

 

 



Malgré leur protestation, les occidentaux doivent s'organiser. Des panneaux préviennent bientôt du danger à franchir la frontière et à quitter l'ouest- de la ville : "Attention ! Vous quittez maintenant Berlin-Ouest".

 

 

                                                            ©Bundesarchiv

 

 

 



Rapidement, les barbelés sont remplacés par des blocs de béton. Des centaines de maçons travaillent de nuit, en catimini, sous la protection et la surveillance de soldats. En septembre 1961, la frontière devient presque infranchissable.

 

©Bundesarchiv

 

 

 

 



Pendant la construction, quelques échanges insolites peuvent encore avoir lieu de part et autre du Mur. En août 1961, des centaines de Berlinois réussiront à rejoindre l'Ouest. La première victime, Günter Liftin, tombera le 24 août.

 

                                                            ©Bundesarchiv

 

 

 



Dès 1962, le couloir situé entre les deux parties du Mur mesure entre 5 et 200 mètres de large et est semé d'embûches. Le 17 août 1962, touché à la jambe alors qu'il tentait de traverser, Peter Flechter agonise des heures dans ce qu'on appellera bientôt le "No man's land".

 

© Don Sutherland, US Department of Defense

 

 

 




A 20 heures, le 9 novembre 1989, les journaux télévisés de l'Est rapportent les propos de la conférence de Schabowski. A l'Ouest, radios et télévisions scandent déjà : "Le Mur est ouvert !" Des milliers de Berlinois se rendent alors sur place.


                                 © US Department of Defense

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Jeudi 3 septembre 2009 4 03 /09 /Sep /2009 11:53
Jean JAURES naquit  né le 3 septembre 1859 à Castres. Il fut la grande voix de la gauche et le martyr de la paix. Il a marqué de son empreinte et de sa voix le socialisme français et européen qui fut capable de trouver les chemins de l’unité.

Dans notre époque où il faut être irrévérencieux, douter de tout, adorer ce qu’on a brûlé et brûler ce qu’on a adoré, Jaurès résiste aux procès posthumes et aux apostasies critiques. Il domine la plaine et alors que dans notre démocratie médiatique le zapping terrasse le débat et que les icônes sont parfois détournées par les publicitaires, Jaurès, dont il existe peu d’archives visuelles et pas d’archives sonores, fait encore recette.


Au point même que la droite a tenté de s’en emparer. Mais comme il aurait dit : « quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots ».


Or les socialistes ont pour ambition de déranger le monde. Et pour cela, il faut avoir un rapport intime à la vérité. « Le courage c’est de rechercher la vérité et de la dire, c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques. » Voilà ce qu’écrivait le député de Carmaux. Une maxime d’une étrange actualité…


La gauche a changé depuis. Le langage aussi. Mais il y a toujours des exploiteurs et des opprimés. Cela ne signifie pas que son œuvre fut vaine, mais que les forces conservatrices qui étaient à l’œuvre à son époque, sont toujours présentes.


Nous nous souvenons aujourd’hui de la grande âme du socialisme qui fut tuée sous les balles d’un nationaliste à la veille de la Grande guerre. Or ce jour coïncide également avec le 70e anniversaire du déclanchement de la Seconde guerre mondiale. L’apôtre de la paix qu’il était, fut bâillonné pour que parlent les baïonnettes et on eut l’impression que la « Der des der » ne serait pas la dernière en 1939.


Aujourd’hui, l’Europe n’est plus celle qu’a connu Jaurès, menacée par le nationalisme allemand. Elle est unie dans la construction d’un espace de civilisation.


Mais les dangers extérieurs menacent. Jaurès avait été un combattant de la laïcité. Nous devons toujours faire face aux radicalismes religieux qui menacent l’égalité que seule la République peut garantir. Jaurès avait été un combattant de la justice sociale, le capitalisme financier transnational d’aujourd’hui nationalise les pertes alors qu’il privatise les profits. Jaurès avait milité pour l’unité du mouvement socialiste, la gauche française doit retrouver les chemins de l’union et créer les conditions d’un nouveau front populaire.


Voilà, pourquoi, Jaurès est toujours vivant et sa pensée toujours actuelle.

Jean Christophe CAMBADELIS

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Mardi 11 novembre 2008 2 11 /11 /Nov /2008 14:28
Quatre-vingt-dix ans après, que dire de neuf sur la Grande Guerre ? Jean-Yves Le Naour revient sur les conflits d’interprétation qui divisent les historiens. Consentement ou contrainte, culture ou pratiques, histoire ou mémoire : la guerre de 14-18 est loin d’être terminée !

Au cours d’un colloque tenu à Lyon en 2001, le professeur Antoine Prost confessait avec ironie avoir cru, à la fin des années 1970, que l’on savait tout ce qu’il fallait savoir sur la Grande Guerre et que le champ des découvertes historiques en ce domaine touchait à sa fin. Une dizaine d’années plus tard seulement, l’approche de la Première Guerre mondiale est profondément bouleversée et même carrément révolutionnée par l’irruption de l’histoire culturelle après le long primat de l’histoire militaire et diplomatique puis de l’histoire sociale. Toutefois, même âprement disputées, les thèses autour desquelles s’organise le profond renouvellement historiographique doivent composer avec les logiques propres d’une mémoire « victimisante » qui se moque pas mal des conclusions scientifiques.

Culture de guerre et « ensauvagement » des sociétés

Les circonstances du récent bouleversement de l’appréhension du premier conflit mondial sont connues : dans les années 1980, l’histoire de la guerre est un champ de ruines. Les vieilles théories justifiant et expliquant la guerre, la thèse nationaliste qui identifie l’Allemagne comme l’unique coupable, ou son antithèse marxiste qui pointe la responsabilité du capitalisme, ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles ont été. La première a été ruinée par la réconciliation franco-allemande et la construction européenne ; la seconde, qui n’est pas parvenue à profiter de la déprise du nationalisme sur les sociétés européennes, a été emportée par le déclin du communisme. En un mot, il n’y a plus de façon de penser la Première Guerre mondiale. Surtout, la destruction de l’URSS en 1991 a donné le sentiment que le XXe siècle, né en 1917 plus qu’en 1914, était achevé. Le recul permettait alors aux historiens de se livrer à une relecture du conflit à l’aune d’un siècle de violence et de totalitarisme dont il était légitime de se demander si la Première Guerre mondiale n’avait pas été la matrice, tout comme les générations précédentes, après 1945, avaient identifié les années séparant l’attentat de Sarajevo de la prise de Berlin par l’armée rouge comme une guerre de trente ans.

C’est dans ce contexte qu’est créé, en 1992, l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne, sur les lieux-mêmes de la bataille de la Somme. Le centre de recherche qui lui est annexé ne cache pas ses intentions de porter un nouveau regard sur le conflit, à l’image de Jay Winter qui inaugure les problématiques du deuil dans Sites of Memory, Sites of Mourning (1995). En 1994, le colloque Guerre et cultures inaugure officiellement la nouvelle approche culturelle de la Grande Guerre qui, face aux assurances et aux certitudes d’hier, pose quant à elle plus de questions qu’elle n’apporte de réponse. Désormais, ce sont les aspirations, les craintes, les angoisses, les espoirs et les rêves des contemporains qui sont analysés et qui constituent la trame d’une histoire des représentations débouchant sur l’identification d’une culture de guerre, c’est-à-dire d’un ensemble de représentations typique du temps court de la Première Guerre mondiale. Cette analyse, qui s’inscrit dans « l’œil de la guerre » en continuant ce que l’histoire sociale avait inauguré, c’est-à-dire la substitution d’un regard « d’en bas » à celui « d’en haut », insiste sur le consentement patriotique à la source des processus de mobilisation, la dimension eschatologique d’un conflit vécu comme une croisade de la civilisation contre la barbarie, du droit contre la force, et, plus simplement, du bien contre le mal.

Enfin, reliant le temps court au temps long, les historiens Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, qui synthétisent ces thèses dans leur ouvrage Retrouver la guerre (2000), insistent sur la « brutalisation » des hommes et des sociétés en guerre jusqu’à en faire une clé d’interprétation du XXe siècle : le totalitarisme serait né de la guerre totale. Ce concept de « brutalisation », parfois traduit par le terme d’« ensauvagement », est emprunté par les tenants de ce que nous nommerons « l’école de Péronne » à l’historien américain George L. Mosse qui le formule pour la première fois en 1991 dans son ouvrage Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the World Wars. Durant une décennie, ces thèses dominent sans partage l’historiographie endormie de la Grande Guerre qu’elles contribuent à réveiller et à re-dynamiser, mais elles suscitent également le débat.

La querelle du consentement

Si l’on évacue les questions personnelles, querelles d’egos et de territoire propres au milieu universitaire qui polluent le débat scientifique, les oppositions se structurent autour de la notion de consentement, à laquelle Frédéric Rousseau oppose la contrainte dans sa Guerre censurée (1999), niant même la vigueur du patriotisme chez les contemporains de 14-18 et soutenant que la ténacité des soldats doit plus au pistolet des sergents serre-file qu’à tout autre facteur. En décrivant un soldat « opprimé, brimé, déshumanisé, terrorisé et menacé de mort par sa propre armée », l’auteur contribue en effet à inscrire le débat sur le terrain de la confrontation entre contrainte et consentement, même si celui-ci sera ensuite jugé réducteur par les deux camps et renié avec énergie. Le titre de l’ouvrage, enfin, montre la volonté de rétablir une vérité historique qui aurait été dissimulée, y compris et surtout par les historiens, à commencer par les « péronnistes ». Toutes les thèses de ces derniers sont effectivement remises en cause : à la culture de guerre, Rémy Cazals oppose la prégnance d’une « culture de paix », tandis que Nicolas Offenstadt et André Loez soulignent qu’une culture, un ensemble de représentations complexes et élaborées, est caractéristique du temps long et ne peut apparaître en quelques semaines. La « brutalisation » fait également l’objet d’un assaut en règle, l’exemple français d’une société se tournant massivement vers le pacifisme dans l’après-guerre contredisant l’hypothèse du germe de la violence inoculée au siècle par la guerre. C’est que le concept de George L. Mosse a d’abord été conçu pour l’Allemagne, mais il a été généralisé par Stéphane Audoin-Rouzeau dans la traduction de Fallen Soldiers sous le titre plus mécanique De la Grande Guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes (1999).

Les oppositions à l’Historial de Péronne, d’abord éparses, se rassemblent et se structurent en 2006 avec la création d’un collectif de recherche international et de débat sur la Grande Guerre (CRID), véritable machine de guerre destinée à valoriser les œuvres des membres tout en déstabilisant l’école adverse. Il s’agit bien en effet d’un « collectif » de lutte scientifique, autant sinon plus que d’une société d’études, les conditions d’adhésion lui donnant un air de forteresse : toute demande d’adhésion doit être motivée par lettre et validée par un vote à l’unanimité et à bulletin secret du bureau. Avec un tel règlement, la ligne du collectif n’a rien à craindre d’une éventuelle remise en cause interne. Venus essentiellement de l’histoire sociale, les auteurs du CRID ambitionnent de « dépasser l’histoire culturelle » pour renouer avec une histoire totale appliquée à la Première Guerre mondiale, comme y invite Frédéric Rousseau dans La Grande Guerre en tant qu’expériences sociales. Le débat se cristallise alors autour de la focale d’analyse de la Grande Guerre et du choix des sources et de leur sollicitation : contre la centralité du discours et l’affirmation par les « péronnistes » que la culture commande les pratiques, le CRID privilégie les pratiques et se méfie du discours jugé « dominant », forcément produit par les classes dominantes, et qui serait perverti par le « bourrage de crâne » et encadré par la censure.

Au témoignage des intellectuels, souvent mis en avant par Stéphane Audoin-Rouzeau et Annette Becker, on oppose les « bons témoins » populaires, et tout particulièrement celui du caporal Louis Barthas qui a fait la guerre en antimilitariste. Et voilà le débat embourbé sur le terrain du témoignage, avec une guerre de témoins sollicités par les uns et les autres pour affermir leurs thèses. Heureusement, on trouve largement de quoi faire son choix : en quatre ans de guerre, l’opinion d’un même soldat fluctue avec le temps et l’on pourra aussi bien le citer pour montrer sa détermination que son découragement, son consentement et son refus de la guerre. Rappelons une évidence : il n’est pas de bons et de mauvais témoins, et l’on ne peut trier sans malhonnêteté entre les souvenirs de guerre pour ne retenir que ceux qui hurleraient à la haine de l’ennemi ou ceux qui affirmeraient que la patrie n’existe pas et que le « Boche » est un frère. Plus que le témoignage, c’est la façon dont l’historien questionne celui-ci qui doit interroger.

Vers une paix de compromis ?

Finalement, ces deux écoles sont-elles si opposées qu’il y paraît ? L’angle du regard est différent et peut opposer l’approche sociale à l’approche culturelle, les pratiques au discours, l’analyse privilégiée des résistances à celle de l’acceptation de la guerre, mais les historiens ne parviennent-ils pas aux mêmes résultats et ne disent-ils pas la même chose sur la guerre, sans toutefois en dégager les mêmes conclusions ? Que l’on parte des processus de mobilisation ou des stratégies d’esquive et des manifestations de résistance pour comprendre la complexité des sociétés en guerre, n’arrive-t-on pas au même point ? L’histoire étant débat, la multiplicité des approches sur la Grande Guerre est plutôt saine, reste cependant à ne pas nier ou mépriser la démarche scientifique qui n’est pas la sienne, comme c’est souvent malheureusement le cas. La convergence, du reste, n’est pas interdite ni impossible, comme nous l’avons démontré en dirigeant un Dictionnaire de la Grande Guerre (Larousse, 2008) auquel ont participé des auteurs des deux écoles. L’opposition est, il est vrai, parfois artificielle, comme sur la notion de consentement dont l’interprétation comme adhésion est trop réductrice puisque consentir c’est aussi se résigner. Un prochain colloque de l’Historial de Péronne autour de l’idée d’endurance (novembre 2008) devrait permettre de remplacer le terme problématique de consentement par un concept plus consensuel. Le fait que Nicolas Offenstadt, membre éminent du CRID, ait été invité dans un premier temps prouve également que la fraternisation est possible et que la guerre de tranchées peut être surmontée. À quand la paix de compromis ?

Ces querelles historiographiques et l’agitation du bocal de la Grande Guerre n’ont de toute façon pas ou peu de prise sur la mémoire de l’événement. Les historiens, divisés, comme on l’a vu plus haut, doivent en effet composer avec une « patrimonialisation » de la guerre suscitée par la demande sociale. Pour saisir cette dernière, il n’est besoin que de visiter les sites de passionnés – forum 1914-1918 et autres – où la recherche généalogique fait bon ménage avec le « devoir de mémoire ». Méfiants à l’endroit des historiens professionnels, ces passionnés sont souvent des spécialistes pointus capables de répondre à des questions précises mais à qui échappe souvent la dimension globale de la Grande Guerre et toute problématique. Au-delà de cette mise en histoire par les citoyens eux-mêmes, la société contemporaine jette sur la Première Guerre mondiale un regard qui fait écran à sa compréhension : hier considérés comme des héros, les poilus sont désormais présentés comme des victimes, de la chair à canon.

Tout l’effort des historiens de Péronne pour redonner place aux soldats comme acteurs de leur temps est vain face au rouleau compresseur d’une mémoire victimisante qui ne veut retenir que le sacrifice. On assiste même à un complet renversement de la figure du héros, les « sur-victimes » que sont les fusillés et les mutins prenant le pas sur tous les autres soldats qui ont suivi le troupeau jusqu’à l’abattoir quand d’autres ont eu le courage de dire non. Quant à la guerre, elle est devenue un chaos sans queue ni tête ou, au mieux, une guerre civile européenne. Si l’on peut considérer, en citoyen, que cette mémoire humaniste est utile et nécessaire au consensus politique fondant la réconciliation franco-allemande et la construction européenne, l’historien est plus réservé pour valider la pertinence de sa dimension pathologique qu’illustre, par exemple, le film Joyeux Noël de Christian Carion (2005). L’historien peut-il répondre à la demande sociale sans se renier ?

Dès lors, entre une historiographie minée et une mémoire émotionnelle, quelles sont les perspectives concernant la Grande Guerre ? À côté des grandes synthèses qui manquent – il n’existe pas d’ouvrage fondamental sur le pacifisme, par exemple – et de la nécessité de relire les grands travaux des générations précédentes à l’aune de problématiques ou de sources nouvelles – les rumeurs, pourtant actrices de l’histoire, sont notamment très sous-exploitées – on peut espérer que la mise en chantier d’une histoire comparée de la guerre à l’échelle européenne, depuis quelques années, rendra plus intelligible ce conflit. La déprise de la guerre, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, est encore à défricher : le champ de la démobilisation culturelle (John Horne) ouvre en effet un vaste espace, celui des blessures et des cicatrices des sociétés belligérantes et de leurs efforts pour oublier ou pour se souvenir. En s’engageant dans cette dernière voie, les chercheurs contribueront à la mise en histoire de la mémoire de la Grande Guerre, une façon de s’en affranchir tout en en éclairant les ressorts. Non, la guerre de 14-18 n’est pas finie.

Source La vie des idées

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