Lundi 14 décembre 2009
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Nicolas Sarkozy présente ce lundi ses arbitrages sur le grand emprunt. Le socialiste Didier Migaud, qui préside la Commission des finances de l'Assemblée
nationale, formule dans un entretien à Mediapart de nombreuses critiques à l'encontre de la politique économique impulsée par le chef de l'Etat.
Evaluant à près de 100 milliards d'euros les baisses d'impôts décidées depuis le début de la décennie, dont près de 70 milliards d'euros à l'initiative de l'actuel gouvernement, il fait valoir
que ces allègements, d'une efficacité économique souvent contestable et socialement inéquitables, ont gravement creusé les déficits publics et privent aujourd'hui la France, en ces temps de
crise, de marges de manœuvre. Selon lui, le grand emprunt est donc une sorte de concentré de cette politique de gribouille : c'est tout à la fois « les allègements d'hier et les impôts de demain
».
Détaillant la politique suivie par la France tout au long de la crise financière, Didier Migaud fait d'abord valoir que le chef de l'Etat s'est tout récemment
– c'était à La Seyne-sur-Mer, le 1er décembre– délivré un satisfecit qui n'est pour le moins pas mérité. Cet auto-satisfecit valait d'abord pour le plan de soutien français aux
banques.
« C'est vrai que l'on est jamais si bien servi que par soi-même, ironise Didier Migaud. Mais la réalité est quelque peu différente du discours du chef de l'Etat. » Il estime que, dans
le domaine des banques, le gouvernement a globalement fait ce qu'il convenait de faire et dans le bon calendrier. Mais il poursuit : « Ce que nous avons toujours contesté, ce sont les modalités –
l'absence de contreparties – au contraire de ce qu'ont fait un certain nombre de pays. Je pense aux Etats-Unis, aux Pays-Bas, à l'Allemagne, à l'Angleterre, à la Belgique. »
Et de cette absence de contreparties, Didier Migaud avance plusieurs preuves, dont le rejet par le gouvernement, en octobre dernier, d'un amendement
déposé par ses soins prévoyant une surtaxe provisoire de 10% sur les bénéfices des banques. « Lorsque j'ai proposé une taxation exceptionnelle des banques, c'était tout simplement pour que
l'Etat puisse avoir un retour au soutien massif qu'il a apporté aux banques et qui a permis à celles-ci de retrouver une certaine santé. On m'a répondu que je souhaitais que l'Etat spécule sur le
retour à meilleure fortune. Mais ce n'est pas spéculer que de vouloir associer l'Etat, et donc le contribuable, aux conséquences d'une intervention massive de l'Etat. »
Pour le président de la Commission des finances, l'initiative récente du premier ministre britannique vient donc confirmer la pertinence de son amendement, que le gouvernement français n'avait
pas voulu retenir. « Ce n'est pas tout à fait le même parce que ce que propose Gordon Brown, c'est de taxer des sommes qui sont provisionnées pour la rémunération des traders. Cela va dans le
bon sens, mais ce n'est pas aussi large que ma proposition, qui était de taxer exceptionnellement cette année les bénéfices des banques. »
Les enseignements de la comparaison
France-Allemagne
Interrogé également sur ce qu'il pense de cet autre satisfecit que Sarkozy s'est délivré à lui-même, toujours dans son récent discours de La Seyne-sur-Mer, sur une supposée efficacité de
son plan de relance, observant même que la France était, parmi les grands pays, celui qui avait connu la plus petite récession et la moins forte progression de son chômage, le responsable
socialiste répond : « Que le plan de relance ait eu un impact, c'est évident. Le plan de relance était-il suffisant ? Non ! Explique-t-il que la France ait une récession moins forte que
beaucoup d'autres pays ? Non ! Pas davantage. Ce qui explique que la récession soit moins forte en France qu'en Allemagne, en Grande-Bretagne ou en Espagne, voire aux Etats-Unis, c'est le niveau
de nos prestations sociales et de nos politiques publiques. C'est notre modèle social, que souhaite remettre en cause à travers un certain nombre de propositions justement le chef de l'Etat. Là,
il est bien content de l'avoir trouvé... »
Didier Migaud conteste donc les constats de Nicolas Sarkozy. S'attardant sur les situations respectives de la France et de l'Allemagne, il va même au-delà : « L'Allemagne a connu une
récession deux à trois fois plus forte que la France. Son chômage s'est tenu ; il n'a pas sensiblement augmenté. La France, avec une récession deux à trois fois moins forte que l'Allemagne, a
connu une explosion de son chômage. Cela montre bien les insuffisances du plan de relance en France. Il y avait un volet investissement-trésorerie des entreprises qui était utile. En revanche, le
volet soutien à l'emploi ou soutien de la demande et de la consommation était trop faible ou inexistant. »
Selon Didier Migaud, le plan de relance français a donc été incomplet. Et si tel a été le cas, « c'est que l'Etat français se prive d'une certaine capacité à agir compte tenu d'une politique
de réduction d'impôt qu'il a depuis quelques années. » Et d'ajouter : « Vous avez de l'ordre d'une centaine de milliards d'euros de recettes fiscales en moins depuis 2000. Et 70
milliards qui est le résultat d'allègements de fiscalité voulus, assumés par le gouvernement. » Passant en revue certaines de ces baisses, dont celle de la TVA sur la restauration, Didier Migaud
s'inquiète d'un « certain gaspillage de l'argent public » et dénonce des mesures souvent « coûteuses, injustes et peu efficaces économiquement et socialement ».
Les mises en garde non respectées de la Commission
Pébereau
Si cette politique de baisse à marche forcée des impôts a restreint les marges de manœuvre de la politique économique française, c'est, de fait, qu'elle a été financée par un creusement
spectaculaire des déficits. Et de ces déficits, Didier Migaud fait ces constats : « Oui, ils sont inquiétants. La crise fait que l'Etat a été obligé de dépenser plus qu'il n'avait prévu – et
cela a été utile même si cela a été insuffisant. Mais parallèlement, il se prive de recettes. »
Le président de la Commission des finances rappelle que, dès 2005, la Commission Pébereau, dont il était membre, avait alerté sur la gravité de la situation de nos comptes publics. « Cela
s'est beaucoup aggravé depuis », ajoute-t-il. Et il rappelle que « la deuxième recommandation » de cette commission, « c'était de ne pas baisser les impôts tant que la situation de nos
comptes publics ne s'était pas suffisamment rétablie ». « Ce n'est malheureusement pas ce que nous faisons. La baisse des recettes de l'Etat ne s'explique pas seulement pas la crise et sa
gravité. Donc, c'est toute la question du grand emprunt qui est posée », ajoute-t-il.
Didier Migaud se dit donc convaincu que la France va s'écarter de plus en plus des engagements européens qu'elle a contractés, ceux de Maastricht ou du pacte de stabilité. La France, assure-t-il,
« s'écarte et elle continuera de s'écarter ». Le responsable socialiste ne donne donc aucun crédit à la ministre des finances, Christine Lagarde, quand elle affirme que les déficits se
résorberont quand la croissance sera de retour. « L'année 2007, dit-il, montre que cela ne suffit pas de retrouver la croissance puisque cette année-là nous avons connu une croissance supérieure
à 2% et la situation de nos comptes publics s'est dégradée, parce que Nicolas Sarkozy et le gouvernement de François Fillon ont continué dans une politique d'allègements. »
Didier Migaud fait alors un tour d'horizon de ces allègements dont il parle, ceux contenus dans la loi dite Tepa (heures supplémentaires, quasi-suppression des droits de succession, allègement de
l'impôt sur la fortune, bouclier fiscal à 50%...), la baisse de la TVA pour les restaurateurs, la réforme de la taxe professionnelle... « Et tout cela est financé par une aggravation du
déficit », s'inquiète-t-il.
« On n'a jamais connu une situation aussi catastrophique
»
Interrogé alors sur le fameux grand emprunt, dont Nicolas Sarkozy doit donner les détails aujourd’hui, Didier Migaud fait une première remarque: au cours de cette année 2009, « l'Etat, rien
que l'Etat, a emprunté 250 milliards d'euros. Ce sont déjà des sommes considérables ». A cette somme, il va donc falloir encore ajouter les 35 milliards d'euros de ce grand emprunt. Et puis,
il y a de surcroît les 32 ou 35 milliards de déficit prévisibles des comptes sociaux. « On n'a jamais connu une situation aussi catastrophique. Et là aussi, tout ne s'explique pas par la
crise. Il y a une passivité vis-à-vis des comptes de la Sécurité sociale qui est coupable », dit Didier Migaud.
Selon lui, « on ne peut pas dissocier le plan de relance, le grand emprunt, de la politique économique, fiscale, budgétaire qui est conduite ». Et il ajoute : « Je trouve que le
gouvernement saucissonne le budget normal, le budget de crise, le plan de relance, le grand emprunt... tout cela ne peut pas être saucissonné. »
Le responsable socialiste ne disconvient certes pas que des dépenses d'avenir doivent être financées, par exemple en faveur de la recherche ou de l'enseignement supérieur. C'est « une bonne
chose », dit-il. « Mais une politique budgétaire, une politique économique, ce sont des choix. » Suggérant qu'il y aurait eu des dépenses budgétaires plus urgentes que celles
engagées en faveur de cette loi dite Tepa, ou en faveur de la baisse de la TVA pour la restauration, Didier Migaud poursuit : « Ce que nous contestons, ce sont les priorités de ce
gouvernement. Vous ne pouvez pas tout faire... »
« Et puis, l'emprunt, poursuit-il, c'est une modalité de financement, ce n'est pas une recette. (...) On connaît la fin du film. Parce que cela s'est déjà passé, dans l'histoire.
L'emprunt, il peut vous permettre de repousser les échéances, le moment de la facture, mais il ne repousse pas le montant de la facture. Et il n'allège pas le montant de la facture. Au contraire,
il l'augmente. Et à un moment donné, il faut rembourser (...) Le grand emprunt, est-ce que cela n'est pas les allègements d'impôts d'hier et les impôts de demain ? C'est une grande majorité de
nos concitoyens qui, vraisemblablement, va financer le remboursement d'emprunt qui ont financé des réformes qui ont bénéficié à des contribuables qui n'étaient pas parmi les moins fortunés.
»
Conclusion de Didier Migaud sur la politique économique : « Elle est brouillonne mais je crois que le président de la République est au fond de lui-même profondément un libéral (...) La
régulation, pour lui, ce n'est pas spontané. L'encadrement, la régulation, ce sont des choses très présentes dans ses discours (...) mais le passage à l'acte ne se fait pas. »
Pour la création d'un service fiscal judiciaire
Pour finir, Didier Migaud est interrogé sur l'affaire du listing des quelque 3.000 contribuables soupçonnés d'évasion fiscale. « L'administration fiscale est en possession d'un certain nombre
d'information. Je trouve légitime qu'elle les traite », souligne d'abord le dirigeant socialiste. « Le problème quant au fait que ces informations aient été volées, c'est davantage le problème
d'HSBC », dit-il. « A ceux qui disent être choqués que l'on utilise un certain nombre d'informations dont nous aurions connaissance », il fait ce constat : « Je trouve plus choquant le fait de
frauder. »
Mais pour Didier Migaud, l'important est ailleurs : c'est que les différentes affaires qui se succèdent, celle hier des évadés fiscaux du Liechtenstein, celle aujourd'hui des 3.000 évadés fiscaux
dont le ministre du budget Eric Woerth dit détenir la liste, puissent être tirées au clair. Et pour cela, dit le responsable socialiste, il faut que l'administration fiscale dispose de moyens
renforcés pour conduire ses investigations.
« Ce que je souhaite, dit-il, c'est que notre administration fiscale ait davantage de moyens pour lutter efficacement contre la fraude. »
Le président de la commission des finances défend donc l'amendement qui a été adopté cette semaine, par cette instance, visant à instaurer une véritable « procédure fiscale judiciaire ».
Et d'ajouter : « Mais je propose que l'on aille plus loin, qu'il y ait un vrai service fiscal judiciaire : qu'il puisse y avoir des agents du fisc dotés de prérogatives d'officier de police
judiciaire, sous le contrôle du juge, pour pouvoir mener les investigations nécessaires. »
Evoquant la liste des évadés fiscaux du Liechtenstein, Didier Migaud fait valoir que les dossiers n'ont pas avancé de la même façon en Allemagne et en France : « En Allemagne, vous avez déjà
des dossiers instruits, jugés, et des personnes condamnées. En France, pas encore. C'est tout de même un vrai sujet : avons-nous les moyens de lutter efficacement contre la fraude fiscale : en
l'état, non ! »
Conclusion du dirigeant socialiste : « Cela va être un test de la volonté ou non du gouvernement, du chef de l'Etat, de lutter ou pas, efficacement ou pas, contre la fraude fiscale.
»
Mais comme le gouvernement a décidé de recentrer l’action sur les fraudes les plus graves : comptes détenus dans des paradis fiscaux, utilisation de faux ou falsification... le vœu de Didier
Migaud d'un vrai service fiscal judiciaire est encore bien loin d'être exaucé.
D'après source Mediapart