Mercredi 4 novembre 2009
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Résumons:
63 députés de la majorité, nous y reviendrons, publient dans Le Monde, daté
lundi 2 novembre, jour des trépassés, une tribune dans laquelle ils affirment que «le grand emprunt doit mobiliser entre 50 et 100 milliards». On se souvient que cette proposition du
président de la République, faite le 22 juin devant le Parlement réuni en congrès, divise depuis les tenants de la rigueur budgétaire, qui n'en peuvent plus des déficits à répétition, d'avec les
partisans d'une action publique d'envergure. Eux n'en veulent plus de cette pénurie. Et ils rêvent: avec l'argent «nous pourrons inventer l'avenir et le grand emprunt représentera une rupture
majeure dans la politique économique française». Du Henri Guaino dans le texte. Très exactement la thèse du conseiller spécial de Nicolas Sarkozy, par ailleurs instigateur auprès du
chef de l'Etat de cette idée d'un large emprunt, de préférence auprès des Français, pour s'attacher une partie de l'opinion dans la perspective de la présidentielle de 2012.
Mardi 3 novembre, c'est Eric Woerth, le ministre du budget, qui – dans Le Figaro – sonne la contre-attaque: «100 milliards, c'est un montant irréaliste (...) Un grand chiffre ne fait
pas un grand emprunt.» Le propos est sec, mais il s'entend. Eric Woerth est dans son rôle de grand argentier d'un Etat en faillite. Avec 140 milliards de déficit budgétaire en 2009 et 116
milliards en 2010, il n'est en effet peut-être pas nécessaire d'ajouter encore 100 milliards à une note qui frise déjà les 90% du PIB. Logique. Certes, dimanche 1er novembre, dans le Journal du
Dimanche, Jean-Pierre Raffarin avait déjà rassemblé vingt-quatre de ses collègues sénateurs de droite pour mener la fronde contre la réforme de la taxe professionnelle et cette initiative
avait fait tache dans un paysage sarkozyen déjà passablement bousculé.
Addition:
25 sénateurs + 63 députés = beaucoup. De quoi énerver Eric Woerth en tout cas. Et voilà que Henri Guaino est de passage sur le plateau de i-télévision, mardi, et qu'il a lu Le Figaro. Ça
dérape:«Je commente assez rarement les propos des ministres mais le débat gagnerait en maturité, en profondeur et parfois en dignité, si l'on évitait des qualificatifs excessifs.» Le
conseiller spécial du président de la République prend la mouche: «Irréaliste n'a pas de sens. Personne ne peut démontrer que 50, 60, 80 milliards, c'est plus réaliste ou moins réaliste que
20 ou 30 milliards.» Ces deux derniers chiffres faisant référence à des volumes envisagés ces derniers jours par la commission de réflexion présidée par Alain Juppé et Michel Rocard.
«Porter le débat sur ce terrain du réalisme ou de l'irréalisme, c'est-à-dire du sérieux ou du manque de sérieux n'est pas bon pour le débat», poursuit Henri Guaino, qui termine en se
disant «agacé par des gens qui se présentent en experts, qui savent tout.»
Un ministre tancé publiquement par un conseiller du prince, l'affaire devient cocasse. Elle prend un tour carrément grave quand elle rebondit lors de la réunion hebdomadaire du groupe UMP en fin
de matinée. Cette fois, c'est François Fillon qui s'emporte. Pour lui, 25 + 63 = trop. D'autant que s'ajoutent une multitude de couacs ministériels dont le dernier – et pas le moindre –
oppose Rama Yade, secrétaire d'Etat aux sports, à Roselyne Bachelot, sa ministre de tutelle.
La première s'oppose à une initiative parlementaire d'un député UMP qui a fait voter la suppression d'un avantage fiscal accordé aux employeurs des sportifs professionnels, tandis que la seconde
soutient le vote des parlementaires. Pour François Fillon, 25 + 63 + Henri Guaino + Rama Yade = beaucoup trop. Sans citer personne, le premier ministre flingue. D'abord Rama Yade, priée
d'arrêter de contester la suppression des 35 millions d'euros d'exonérations à l'adresse du milieu sportif. Ensuite les parlementaires frondeurs.
Sur la taxe professionnelle, sur la loi de finances, sur le grand emprunt, le premier ministre défend ses réformes, son calendrier, et siffle la fin de la récréation. «Il faut la voter avant
la fin de l'année, c'est capital, le monde économique l'attend, dit-il. Le débat est légitime mais le calendrier doit être impérativement respecté.» Comprenne qui veut. Les deux députés à la
tête de la collecte des 63 signatures, Jean-François Lamour et Jean Leonetti, sont ciblés. Ce dernier se défend en laissant entendre qu'il a eu l'aval de l'Elysée, de l'«exécutif»,
avant d'envoyer le texte au journal Le Monde. L'«exécutif», bien lire Henri Guaino. Réponse cinglante de François Fillon: «Les conseillers du président ne font pas partie de
l'exécutif.» Touché.
«Nous avions un premier ministre qui était vraiment très déterminé», a résumé le président du groupe UMP, Jean-François Copé, qualifiant l'ambiance de la réunion de
«chaude».
Délice de la
modernité:
La
réunion à huis clos fait l'objet de commentaires en direct sur le site de micro-blogging, Twitter. Yannick Favennec, député UMP de la Mayenne, n'attend pas que les hostilités débutent pour
pronostiquer une belle baston: «La réunion du groupe UMP risque d' être rock-and-roll ce matin! Et c'est tant mieux car y en a marre de la façon dont nous sommes traités!!!!» Quelques
minutes plus tard: «Fillon dit qu' il ne faut pas revenir sur l' amendement concernant les sportifs et il a totalement raison! Il en profite pour tacler Rama Yade.» Et puis: «Passe
d'armes intéressante entre Copé et X. Bertrand sur la méthode, notamment sur l'amendement sur les sportifs.» Ou encore: «En résumé cette réunion est effectivement rock-and-roll!»
Mais il n'est pas le seul à faire fuiter en direct. Lionel Tardy, élu de Haute-Savoie, sur Twitter itou: «Fillon pas prévenu de la tribune Grand Emprunt. A mon sens parfaitement
anormal, shinté par un conseiller Elysée.» Enfin: «Passe d'armes Leonetti-Fillon sur la tribune grand emprunt.» Le déballage se fait non plus en famille mais au grand jour. Et
ça continue l'après-midi lors des questions au gouvernement.
A l'Assemblée nationale, lors de la séance des questions au gouvernement, Marisol Touraine (PS, Indre-et-Loire) parle des «cafouillages» du gouvernement et interroge Rama Yade sur l'exonération
des sportifs. Comme Rama Yade n'est pas là et qu'une méchante rumeur la donne sur le départ du gouvernement, les bancs de gauche couvrent la réponse que Roselyne Bachelot est obligée de faire à
la place de sa secrétaire d'Etat. «Rama Yade, Rama Yade», crie l'opposition. Le chahut est à son comble quand Christian Estrosi, ministre de l'industrie, jure que La Poste va
devenir «imprivatisable». La gauche se frotte les mains. «Il y a un désarroi, une crise de confiance, confie Jean-Marc Ayrault, le patron des députés socialistes, cette
situation ne peut pas ne pas toucher Nicolas Sarkozy.»
Dans les couloirs, il se trouve des députés UMP qui n'ont pas signé la tribune dans Le Monde mais qui estiment que Henri Guaino est par trop envahissant et les députés jamais assez remuants.
Ainsi Bernard Debré (UMP de Paris) qui commence par ironiser sur les conseillers du château: «Qu'ils s'expriment est déjà problématique mais qu'ils s'expriment à la place des ministres, pour
les recadrer est parfaitement exagéré. Il y a quand même des limites, non?» Pour ensuite s'abîmer dans une interrogation existentielle: «A quoi sert un député s'il ne discute pas avec
l'exécutif, voire s'il ne se révolte pas parfois. Nous ne sommes pas là pour appuyer sur les boutons du vote "oui".» «On aura du mal à nous caporaliser», fulmine Maurice Leroy, un
signataire, élu du Nouveau Centre qui assume et la signature de la tribune et la campagne de recrutement des signataires: «A ma connaissance, on est encore en démocratie et il n'y a pas
d'armées d'occupation. On est libre. Quand Jean-François Lamour m'a présenté le texte, on l'a lu, on a présenté des amendements et je suis passé par le mail du groupe Nouveau Centre pour le
proposer à la signature de mes collègues. Ça a énervé Hervé Morin [le ministre de la défense, membre Nouveau Centre] mais je n'ai fait aucun forcing pour avoir 24 signataires.»
Formidable
cacophonie:
Durant tout le débat sur le projet de loi de finances, c'est un élu Nouveau Centre, Charles de Courson, qui a fait le mieux entendre la petite musique de la rigueur budgétaire et du caractère
«incontrôlable» du déficit, et il se trouve quelques jours plus tard vingt-quatre de ses camarades pour réclamer un emprunt à 100 milliards...
Mais que dire de Jean-François Lamour et des élus de l'Ile-de-France, Jean Tiberi, Françoise de Panafieu, Yves Jégo, Olivier Dassault, parmi d'autres,
tous comme un seul homme derrière cette idée d'un vaste emprunt? Mais tout simplement qu'ils se moquent comme d'une guigne des effets de leur comportement sur un électorat de droite passablement
tourneboulé par les voltes et les horions qui s'échangent de toutes parts : eux ont été chiraquiens par le passé et les vagues ne les effraient pas car ils voient leurs intérêts d'élus locaux à
court terme, c'est-à-dire la plus sûre possibilité d'obtenir un financement des projets pharaoniques du Grand Paris. Pour le reste....
C'était d'ailleurs une séance bizarre que cet après-midi de questions au gouvernement durant laquelle François Fillon, puis Laurent Wauquiez, secrétaire d'Etat à l'emploi, et enfin
Christian Blanc, secrétaire d'Etat au développement de la région capitale, quittèrent les bancs du gouvernement avant même que soit sifflée la fin de l'exercice. Comme si la confusion
appelait la défection. Comme si, aux fissures dans l'exécutif, s'ajoutait l'impression d'un naufrage, juste au moment où les rats quittent le navire.
Drôle de journée, oui. Journée
particulière pour la sarkozie :
En début
de matinée, avant la sortie de Henri Guaino et la tentative de François Fillon de reprendre la main, Jean-Pierre Raffarin, vice-président de l'UMP, sénateur, avait été sermonné par Nicolas
Sarkozy en personne lors d'une réunion à l'Elysée. Selon l'AFP, le Président a visiblement conscience de ce qui arrive. «Une chose est certaine: la démarche que vous avez eue, ce n'est pas
formidable. Est-ce que vous en aviez parlé avant au président? Non. Au premier ministre? Non. Au secrétaire général du parti? Non. Une autre chose est certaine, c'est qu'elle ne sert pas notre
famille, non plus.» Avec ce constat qui ne manque pas d'intriguer quand on connaît la suite de la journée et le feu qui continue de courir sur la plaine majoritaire: «Il y a autour de
nous un océan de fébrilité. Moi, je serai, quoi qu'il arrive un îlot de solidité. Ce n'est pas une tribune qui infléchira ma décision.»
Mercredi 4 novembre, la commission sur le Grand emprunt national se réunit pour la dernière fois. La séance de réunion doit avoir lieu de 9 h à 17 h 30. Elle devrait rester confidentielle.
«On tombe des nues, ce débat Woerth-Guaino, c'est incroyable. Il n'y a qu'en France, qu'on voit des choses pareilles, raconte à Mediapart un des membres de la commission. On doit
boucler les propositions demain, elles engageront le pays pour longtemps si elles sont retenues, on a plein d'idées, plein de pistes, et on nage en plein drame entre un conseiller et un ministre.
C'est inimaginable.»
Oui, mais c'est aussi ça la verticalité du pouvoir sarkozyen quand la machine se grippe: un président qui constate un océan de fébrilité .
Source Mediapart
Par SD32
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Publié dans : Politique
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