Lundi 1 juin 2009 1 01 /06 /Juin /2009 22:46
On le disait moribond, injuste, voire inutile. Il y a quelques mois, avant la crise financière, il était honni par les militants antimondialisation, pourfendeurs de ce symbole du libéralisme triomphant. Détesté par les ultralibéraux, qui y voyaient le reliquat d'un dirigisme hors d'âge. Mais la crise est passée par là, et le Fonds monétaire international (FMI) est aujourd'hui reconnu, sollicité comme jamais.

Dernière preuve de ce retour en grâce, le Congrès des Etats-Unis s'apprête à voter, début juin, une enveloppe de 108 milliards de dollars à son intention : c'est l'envers exact de 2008, quand le Fonds était sommé par le Trésor américain de licencier 500 personnes sur 2 800 pour réduire le déficit dans lequel il sombrait. Auparavant, le 3 avril à Londres, les dirigeants du G20 avaient décidé de doter le FMI de 750 milliards de dollars de réserves supplémentaires pour lui permettre de se porter au secours des pays mis en danger par la crise.


Certains - et pas seulement au Parti socialiste français - croient discerner dans ce spectaculaire retournement la patte du fin spécialiste des "courants" qu'est Dominique Strauss-Kahn, directeur général du FMI depuis dix-huit mois. D'autres pensent que ce changement de cap est dû aux vents politiques mondiaux qui ont tournés à 180° avec la récession mondiale.


En 1944 à Bretton Woods, dans le New Hampshire (Etats-Unis), le FMI est créé par 45 pays en réaction à la crise des années 1930, quand le chacun pour soi des Etats a fait des ravages. Il reçoit pour mission de promouvoir la coopération monétaire internationale, la stabilité des changes et la croissance harmonieuse du commerce mondial. Installé à Washington, il veille aux tempêtes et établit chaque année un audit sur la situation de chaque pays. Quand la crise est là, il prête de l'argent aux Etats en difficulté pour qu'ils puissent défendre leur monnaie et redresser leur balance commerciale.


Au fil des années, le Fonds a vu son image de pompier sauveteur tourner en une caricature de Père Fouettard. Imprégnés du "consensus de Washington" d'inspiration anglo-saxonne, ses cadres ont pris l'habitude d'imposer des contraintes aux pays qui demandaient de l'aide : les déficits sont supprimés à la hussarde, les services publics privatisés, les programmes de protection sociale révisés. "Ces pays avaient péché et devaient être punis, explique un vétéran du FMI. Telle était la mentalité."


Le film Bamako (2006), d'Abderrahmane Sissako, a porté à l'écran l'exaspération des Africains à l'égard de cette politique menée dans les années 1990. L'Argentine, saignée par la crise de 2001 comme par les médications du FMI, considère celui-ci comme malfaisant par nature. Et le bouillant président vénézuélien Hugo Chavez s'est longtemps démené pour créer un FMI sud-américain fonctionnant selon les principes de sa révolution "bolivarienne".


Cette réputation calamiteuse a poussé les pays émergents à constituer des réserves, lorsque la croissance leur a permis de dégager des excédents, pour n'avoir plus jamais à "passer sous les fourches caudines du FMI" - l'expression rituelle pour désigner les contraintes macroéconomiques qui leur étaient imposées. Par dizaines de milliards de dollars l'Argentine, le Brésil ou l'Indonésie ont ainsi remboursé leurs dettes avant l'heure, en 2006 et 2007.


Lorsque Dominique Strauss-Kahn en prend la direction, le 1er décembre 2007, l'institution n'a pas le moral. Elle est en panne d'argent, de missions, de légitimité. Début 2008, le Fonds n'a plus personne à sauver, donc plus de prêts à distribuer - 14 milliards de dollars d'encours en 2006, contre 86 milliards en 1998 - et plus de recettes. Le budget de fonctionnement vogue en 2007 vers les 110 millions de dollars de pertes. Pis, les grands pays en développement comme la Chine, le Brésil, l'Inde ou le Mexique ne supportent plus la mainmise des pays développés sur le Fonds, toujours dirigé par un Européen, étroitement surveillé par le Trésor américain et peuplé d'économistes issus des mêmes universités américaines et européennes. Les droits de vote des pays riches (Etats-Unis, Canada, Australie, Japon, Europe des 27) sont largement majoritaires.


Tout a donc basculé avec la crise financière. La nouvelle donne va obliger le gouvernement américain à réinventer un interventionnisme inouï. Des milliers de milliards de dollars sont mobilisés pour éteindre le brasier. Le FMI s'enhardit et exhorte les Etats qui en ont les moyens à consacrer au moins 2 % de leur produit intérieur brut à ranimer la demande. Adieu les budgets en équilibre, bonjour les déficits astronomiques et "provisoires " ! Oubliée la primauté du privé : vive les nationalisations de l'automobile ou des banques et le rachat avec l'argent public des actifs pourris qu'elles ont accumulés ! L'ultralibéralisme est au plus mal.


DSK va profiter de cette conjoncture chaotique pour modifier la perception que les nations ont du Fonds. S'affichant franchement pessimiste depuis le printemps 2008, il exaspère Washington, Berlin et Paris, mais les faits lui donnent raison : la récession se fait mondiale. Sa crédibilité monte d'un cran. Il en finit avec les "saignées" prescrites à tort et à travers par les "Diafoirus". Si les pays doivent se serrer la ceinture, inutile d'aggraver le sort des plus défavorisés. Le Fonds accepte que le déficit du Pakistan soit plus élevé que souhaitable pour préserver un filet de sécurité sociale. En Hongrie, il conseille de ne pas associer les retraités les plus pauvres aux sacrifices.


Mieux : fin 2008, à l'initiative de l'Indonésie et des Pays-Bas, le FMI met en place une nouvelle ligne de crédit "modulable", sans condition et destinée aux pays en difficulté qui n'ont pas démérité. En avril, le Mexique obtient 47 milliards de dollars qu'il n'utilisera pas, mais qui rassurent les marchés et font remonter le peso. Désormais, il n'est plus infamant d'emprunter au Fonds. L'affaire des droits de tirage spéciaux (DTS) confirme cette révolution. Inutilisés depuis 1981, les DTS sont des droits accordés aux pays membres d'emprunter en dollars, euros, yens ou livres au prorata de leur contribution. A Londres, le G20 a décidé que 250 milliards de dollars de DTS seraient émis à bref délai.


Les pays africains profiteront, grâce à ce mécanisme de 19 milliards de dollars d'argent pas cher et sans condition... Ce qui déplaît autant au conseil d'administration qu'à l'encadrement du Fonds, qui jugent, par exemple, la République démocratique du Congo incapable de bien gérer cette manne. "Nombreux sont ceux qui, parmi nous, pensent que certains pays vont faire n'importe quoi de cet argent et échapper à notre surveillance, explique un membre de la direction. Mais le directeur général a décidé d'une ligne politique qui exclut une mise sous tutelle permanente et, comme la maison est un peu de type militaire, tout le monde va obéir." Et le Fonds se met à réembaucher pour être efficace en temps de crise.


DSK a profité de l'envie des Chinois de remettre en cause l'hégémonie du dollar pour devenir leur allié objectif. La quarantaine de milliards de dollars que Pékin apportera au FMI pour renforcer ses capacités d'intervention devraient prendre la forme d'une souscription d'obligations émises par le Fonds... et concurrentes des obligations du Trésor américain.


Culotté, DSK ! Le 2 avril, raconte un "sherpa" du G20, "il a mobilisé les Africains pour dissuader Gordon Brown de donner aux pays pauvres la plus-value de 6 milliards de dollars de la prochaine vente des 403 tonnes d'or. Il les a convaincus que la mesure était démagogique, puisque l'or sera vendu très lentement et que la même somme pourrait être versée plus vite sous forme de prêts avantageux".


"Le FMI aurait-il enfin une âme ?", se demandait le 21 avril le quotidien communiste L'Humanité. Le Fonds se serait-il refait une virginité? Pas encore, répond Guido Mantega, le ministre brésilien de l'économie : "Il s'est repenti de nombre de ses péchés originels, mais il doit toujours répondre du premier d'entre eux, qui est son déficit démocratique." Les ONG pensent de même. "DSK a remis le FMI en marche, commente Sébastien Fourmy, porte-parole d'Oxfam France-Agir ici. Mais cela ne suffit pas. Il faut mettre fin aux droits de vote inéquitables et au veto américain. Il faut profiter de la crise pour revoir l'architecture des institutions mondiales, afin que le FMI ne fasse plus la pluie et le beau temps en matière de développement. Finissons-en avec les rafistolages et attelons-nous à de vraies réformes."


Il reste beaucoup à faire, confirme Jean Pisani-Ferry, directeur de Bruegel, centre de recherche et de débat sur les politiques économiques en Europe. "Le FMI n'a pas réussi dans sa mission de surveillance multilatérale, souligne-t-il. S'il veut voir son rôle reconnu en la matière, il faut qu'il élabore une vraie doctrine, car il ne sera pas facile pour lui de surveiller les grands pays, et notamment les Etats-Unis. Il doit profiter de leur affaiblissement et de la bonne volonté du président Obama pour asseoir sa légitimité."


Aux yeux de cet économiste, le Fonds doit aussi résoudre son problème de légitimité : "La réforme des quotas et des votes qui a été décidée en 2008 n'est pas sérieuse : la Chine continue à peser moins que la France, l'Inde moins que l'Italie et le Brésil moins que la Belgique !"

Source Le Monde

 

Par SD32 - Publié dans : International
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