Vendredi 4 décembre 2009 5 04 /12 /Déc /2009 10:58

Née en 1922, petite-fille d'un général (Paul Grumbach) et d'un haut magistrat (Eugène Dreyfus) qui prononça la peine capitale à l'encontre de l'assassin du président Paul Doumer en 1932, Suzanne Citron évoque volontiers son «patriotisme de française israélite» ayant grandi dans le mythe de la Grande Guerre. Arrêtée à Lyon en juin 1944, internée à Drancy jusqu'à la libération du camp, elle passe l'agrégation d'histoire, enseigne au lycée d'Enghien notamment et connaît une «déchirure définitive» en 1956, pendant la guerre d'Algérie, alors que la République soumet, torture, exécute.

 

Suzanne Citron a décrit et analysé son parcours dans Mes lignes de démarcation: croyances, utopies, engagements (Ed. Syllepse, 2003). Elle a surtout relu, questionné et décapé l'histoire de France telle qu'elle s'est construite et transmise, dans un essai de 1987 réédité en poche par les éditions de l'Atelier en 2008: Le Mythe national, l'histoire de France revisitée. À l'heure du prétendu débat sur une pseudo «identité nationale», il était tentant d'interroger cette pionnière de la critique du socle indéfectible et prédestiné que d'aucuns persistent à vouloir nous inculquer au nom du bourrage de crâne républicain...

 C'est ce qu'a fait Médiapart : Socialisme & Démocratie 32 vous le propose.

Interview


Que répondre à ceux qui pensent qu’il faut d’abord être gorgé de mythes nationaux pour ensuite pouvoir les déconstruire ?

Suzanne Citron: Il y a des Français qui baignent dans les mythes et qui se les approprient sans se poser davantage de questions. Mais il y a aussi des Français, de toutes origines et de tous milieux, pour lesquels ces mythes, cette histoire, ce roman national, ne disent rien, ne font aucun sens. Déconstruire implique avoir intériorisé d’une manière ou d’une autre, ce qui n’est donc pas leur cas.

 

Votre question concerne les détenteurs du pouvoir et les médias, imprégnés de mythes nationaux, qui les répercutent sans distanciation critique. Mais du coup votre question continue de placer les Français non concernés, non atteints par ce discours historiographique, dans l’angle mort de la nation…

 

Mais entre l’angle mort des uns et le béni oui-ouisme des autres, l’examen critique de la fabrique de l’histoire semble sous représenté…

Pour les historiens et les politiques de gauche, l’identité nationale apparaît effectivement comme un tabou à ne surtout pas bousculer. Comme s’il fallait consentir à la nécessité des mythes en la matière. Je me souviens d’un article du Monde dans lequel Edgar Morin en venait, dans une certaine mesure, à cautionner «nos ancêtres les Gaulois», ce récit autour duquel fonctionne la construction identitaire de la France, depuis la IIIe République et la mise en scène, géniale en son genre, des manuels d’Ernest Lavisse…

 

En 1987, avez-vous eu l’impression de ruer dans de tels brancards inchangés ?

Voilà vingt-deux ans, je voulais que le vivre ensemble se construise avec un autre regard, alors que le Front national, fort de ses succès dans le sud-est de la France, montait en puissance, entraînant l’adhésion, par exemple, de la deuxième génération de l’immigration portugaise. J’ai voulu revenir sur les récits ayant accompagné l’affirmation de la nation française au XIXe siècle et qui déjà occultaient sa réalité même en la décrétant «une et indivisible». La France était multiculturelle, riche de Basques, de Bretons, de Corses ou d’Alsaciens, et de surcroît multiethnique si l’on songe qu’il y avait déjà les Antilles avant la colonisation républicaine.

 

L’émergence de l’autonomie culturelle s’est exprimée dans les années 1970, sans que le récit officiel n'ait jamais rendu compte de ce multiculturalisme passé ayant fait les frais de la construction du royaume de France, puis de l’État-nation territorial forgé à partir de la Révolution.

 

Il faut imaginer ce qu’il y a de mutilant dans ce récit téléologique gommant ce qui n’entre pas dans un cadre pré-établi, qui repose sur une confusion initiale voulue entre la Gaule et la France, le futur Hexagone…

 

Une nation qui se manifeste telle une épiphanie, est-ce un monopole français ?

Suzanne Citron: Non, de tels récits, qui essentialisent la nation dans une réalité méta-historique, c’est-à-dire sous la forme d’une émergence sans commencement, n’ont rien d’une spécificité française dans la création des identités nationales au XIXe siècle. En revanche, l’affirmation française s’est opérée autour de la culture des élites, alors que les constructions nationales européennes se sont fondées sur des éléments, notamment linguistiques, populaires.

 

De ce point de vue, Les Lieux de mémoire de Pierre Nora s’inscrivent dans la continuité de l’affirmation élitiste à la française…

Il s’agit effectivement d’une série de collages savants apportés par des spécialistes sollicités, Pierre Nora se chargeant des coutures d’une France toujours déjà là…

 

Durant les huit années de son entreprise, entre 1984 et 1993, la France a découvert l’immigration post-coloniale, la crise des banlieues, la menace du Front national. L’identité construite par la IIIe République se désagrégeait et dans les volumes finaux intitulés Les France, le maître d’œuvre Nora fut conduit à introduire autre chose, des éléments exogènes : un peu d’Occitanie par-ci, de l’immigration (chapitre commandé à Gérard Noiriel) par-là... Dans sa conclusion, Pierre Nora fait preuve de désenchantement par rapport à la belle image désormais caduque de l'histoire de France, mais s'en sort par une pirouette patrimoniale à «l'ère de la commémoration», qui permet à «notre héritage collectif» de tirer «sa justification la plus vraie de l'émotion qu'éveille encore en chacun d'entre nous un reste d'identification vécue à ces symboles à demi effacés»... Ça en a fichu plein la vue à plein de gens !

 

Mais vous-même, vous ne renoncez pas à fabriquer un discours…

Je le refabrique, en proposant de réinsérer d’autres lectures du passé, de l’Occitanie aux Juifs (qui semblent n’avoir aucun passé avant l’affaire Dreyfus dans les manuels; Lavisse, qui, par parenthèse, n’avait pas été dreyfusard, ignorant même l’affaire).

 

Mais surtout, je cherche à faire comprendre la formation d’une entité géo-politique qui a pour nom France. Au début du XIXe siècle, l’origine se concevait implicitement en termes bibliques, du fait des outillages intellectuels et scientifiques d'alors. Un processus historique d'émergence au sein du devenir humain ne pouvait être envisagé quand on ignorait, par exemple, le concept d'hominisation ou celui de révolution du néolithique. Que l’on défende encore les mythes nationaux avec l’outillage mental du XXIe siècle, que l’on verse dans des anachronismes en projetant des sentiments patriotiques ou nationaux sur la figure d'une Jeanne d’Arc défendant «son» roi, m’apparaît stupéfiant !

 

Je suis également étonnée par l’immobilisme de la société française. En Allemagne, par exemple, avec notamment le débat sur le Goulag ayant précédé le système concentrationnaire nazi, l’interrogation historiographique est beaucoup plus répandue dans l’espace public qu’en France. Il en est de même aux Etats-Unis.

 

En revanche les réseaux informels fonctionnent en France, le roman national, notion inconnue voilà vingt ans, semble désormais banalisée dans une partie du milieu enseignant, qui pratique l’interrogation historiographique avec constance et discernement, comme en témoigne, notamment, le Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire.

 

Comment avez-vous perçu le discours de Nicolas Sarkozy à La Chapelle-en-Vercors le 12 novembre dernier ?

Tel un florilège croulant sous les accumulations. Il a ainsi déclaré: «Quand je regarde ce drapeau qui s’est couvert de gloire au nom de la liberté sur tous les continents, quand j’entends La Marseillaise chantée avec ferveur, quand je lis les noms inscrits sur les monuments aux morts de nos villages, quand je vois dans l’armée française qui défile magnifiquement le 14 juillet le long travail des siècles, quand je rencontre des ouvriers dans les usines ou quand j’entre sous la coupole de l’Académie, je me sens honoré d’être français. Être français est un honneur. Il nous appartient à tous de le mériter.»

 

Songez que la veille, il était avec la chancelière allemande à Paris, que trois jours avant, il était à Berlin, toujours avec Angela Merkel. Et le voilà qui se livre à cette tirade régressive rédigée par un Henri Guaino, revue et corrigée par un Max Gallo, qui semblent avoir " tapérisé " un président de la République inconsistant, sans aucune envergure intellectuelle, s’en laissant littéralement conter. Y croit-il seulement ? Jusqu’où va son opportunisme ? Comment peut-il jongler avec de telles vieilles lunes alors qu’il s’est fait élire sur le dogme de la rupture ?

Par SD32 - Publié dans : Faits de société
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