La situation des jeunes et les moyens de l’améliorer sont un des enjeux importants de la campagne présidentielle qui s’ouvre. Cette situation semble refléter une bonne
partie des difficultés et des blocages propres à la société française.
Mais pour bien l’appréhender il faut évidemment produire un bon diagnostic. Une des questions centrales est de déterminer s’il faut mettre en œuvre une action globale en direction de l’ensemble de la jeunesse ou s’il convient plutôt d’adopter une politique ciblée en faveur de certaines franges particulièrement défavorisées.
Certains travaux ont popularisé l’idée d’une « génération sacrifiée », ce qui militerait, si l’on y adhère, pour une action d’envergure en faveur de l’ensemble des jeunes. En réalité, cette thèse est très contestable car elle repose essentiellement sur la comparaison avec une « génération dorée » qui a connu sa jeunesse dans l’après-guerre. Cette génération a connu une extraordinaire promotion par rapport aux générations d’avant-guerre et à cette aune, les générations actuelles paraissent bien mal loties. Mais les conditions économiques qui l’ont permise étaient exceptionnelles et ne se reproduiront pas à un horizon prévisible. Conserver ce point de référence comme norme n’a donc pas grand sens, sauf à considérer que toute nouvelle génération est traitée de façon inique.
Cela veut-il dire pour autant que tout va bien pour les jeunes en France ? Sûrement pas, mais le diagnostic doit être affiné et différencié selon les catégories. L’entrée dans la vie adulte est certes longue et pleine d’embuches dans notre pays. Mais les causes en sont nombreuses et complexes et ne relèvent pas exclusivement de considérations économiques. Il faut bien avoir à l’esprit en effet que le modèle d’entrée dans la vie adulte qui prévalait pour la « génération dorée » – une adaptation rapide et presque automatique entre des aspirations et un statut – est définitivement caduc. La forte prolongation de la scolarité qu’ont connue les générations scolaires des années 1990-2000 a mis à bas le modèle de reproduction sociale qui prévalait autrefois. Aujourd’hui les jeunes doivent construire eux-mêmes leur destin professionnel, ils ne l’héritent plus de leurs parents. La jeunesse est la phase de tâtonnements nécessaires qui permet d’y parvenir.
On y parvient cependant plus ou moins bien d’un pays européen à l’autre et, sur ce plan, force est de reconnaître que la France est loin d’être la plus performante. Plusieurs raisons l’expliquent. Le système d’information et d’orientation, qui devrait être un outil vital pour construire ce chemin complexe dans les filières de formation et d’emploi, est totalement défaillant. Le marché du travail est très rigide, réservant les bons emplois stables et très protégés aux adultes, et cantonnant les jeunes sur des emplois instables. Les performances du système scolaire enfin sont loin d’être à la hauteur, puisque près d’un jeune sur cinq le quitte sans avoir obtenu de diplôme. L’école a réussi la massification de l’accès à l’enseignement secondaire sans réussir la démocratisation. Les structures et les méthodes d’enseignement sont restées, dans une large mesure, celles du collège et du lycée classiques pensés pour préparer l’accès aux meilleures filières de l’enseignement général. Ceux qui ne peuvent y prétendre sont, dans une large mesure, éliminés.
Le principal résultat de ces défaillances multiples est d’introduire un profond clivage à l’intérieur même de la jeunesse (voir à ce sujet Pierre Cahuc, Stéphane Carcillo, Olivier Galland, André Zylberberg, La machine à trier. Comment la France divise sa jeunesse, Eyrolles 2011). En effet, dans ce système opaque, les ressources sociales dont chacun dispose prennent une importance grandissante. Les jeunes eux-mêmes ne s’y trompent pas : dans une récente enquête (sondage IPSOS, janvier 2012) ils indiquent que « l’aide des parents et des proches est indispensable pour s’en sortir » (71% des 18-24 ans sont d’accord avec cette idée), et que c’est le fait « d’avoir des relations » qui est le plus important « pour réussir sa vie professionnelle » (première raison citée, par 48% des 18-30 ans). Le résultat est bien là : certains s’en sortent et d’autres non. Tous les jeunes connaissent aujourd’hui une phase de transition instable au sortir des études, dans la première phase de la jeunesse. Cette situation est parfois une source d’angoisse ou même d’échec, mais pour la plupart des jeunes elle se finit bien : entre 25 et 30 ans 70 à 80% d’entre eux finissent par accéder à ce fameux CDI qui est, en France plus qu’ailleurs, la clé d’entrée dans la vie adulte. Mais certains restent sur le carreau. Il s’agit surtout de jeunes non diplômés qui subissent une triple peine : ils ont été rejetés par l’école, ils ont de faibles ressources familiales, ils sont insuffisamment aidés par la puissance publique (pas de RSA pour les jeunes, des structures d’aide à l’insertion insuffisamment dotées en moyens humains permettre un suivi efficace).
Comment améliorer les choses ? Tout d’abord des réformes de structure concernant l’école et le marché du travail sont indispensables : l’école doit se fixer l’objectif d’une réussite pour tous, 100% au niveau 5, plutôt que 80% au niveau du bac. Plus aucun élève ne devrait sortir du système éducatif initial sans un socle de compétences minimum. Le contenu et les méthodes d’enseignement doivent être profondément repensés pour y parvenir. Le marché du travail doit s’assouplir pour réduire la distance entre le CDD et le CDI et faciliter le passage de l’un à l’autre. Mais ces réformes ne pourront porter leurs fruits qu’à moyen terme. En attendant il faut aider les jeunes en difficulté, mais pour être efficace il faut concentrer les moyens sur ceux qui le sont vraiment. Diluer les rares ressources publiques sur toute la classe d’âge n’améliorera pas la situation d’ensemble et sera totalement inefficace pour ceux qui sont le plus en difficulté. Créer des emplois publics est une solution de pis-aller qui, les expériences passées l’ont montré, ne profite pas aux plus démunis et n’apporte pas d’amélioration significative au terme du contrat à ceux qui en bénéficient.
Un nouveau contrat doit être passé avec la partie de la jeunesse la plus défavorisée, les jeunes non diplômés qui sont, pour une large part, laissés à l’abandon : une aide financière (en étendant le bénéfice du RSA au moins de 25 ans non étudiants et sans emploi), avec des contreparties fortes en termes de recherche d’emploi et de formation. Cette politique suppose aussi de renforcer considérablement les moyens humains du service public de l’emploi de façon à accompagner ces jeunes de manière individualisée et sur la durée. Les expériences étrangères montrent que pour que ces politiques soient efficaces, il faut compter au moins un conseiller pour trente jeunes. Il y a actuellement un conseiller pour 100 jeunes. Cela donne la mesure de l’effort à faire.
Par Olivier GALLAND
Sociologue Directeur de recherche au CNRS
Source © Telos
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