Au cours d’un colloque tenu à Lyon en 2001, le professeur Antoine
Prost confessait avec ironie avoir cru, à la fin des années 1970, que l’on savait tout ce qu’il fallait savoir sur la Grande Guerre et que le champ des découvertes historiques en ce domaine
touchait à sa fin. Une dizaine d’années plus tard seulement, l’approche de la Première Guerre mondiale est profondément bouleversée et même carrément révolutionnée par l’irruption de l’histoire
culturelle après le long primat de l’histoire militaire et diplomatique puis de l’histoire sociale. Toutefois, même âprement disputées, les thèses autour desquelles s’organise le profond
renouvellement historiographique doivent composer avec les logiques propres d’une mémoire « victimisante » qui se moque pas mal des conclusions scientifiques.
Culture de guerre et « ensauvagement » des
sociétés
Les circonstances du récent bouleversement de l’appréhension du
premier conflit mondial sont connues : dans les années 1980, l’histoire de la guerre est un champ de ruines. Les vieilles théories justifiant et expliquant la guerre, la thèse nationaliste
qui identifie l’Allemagne comme l’unique coupable, ou son antithèse marxiste qui pointe la responsabilité du capitalisme, ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles ont été. La première a été
ruinée par la réconciliation franco-allemande et la construction européenne ; la seconde, qui n’est pas parvenue à profiter de la déprise du nationalisme sur les sociétés européennes, a
été emportée par le déclin du communisme. En un mot, il n’y a plus de façon de penser la Première Guerre mondiale. Surtout, la destruction de l’URSS en 1991 a donné le sentiment que le XXe
siècle, né en 1917 plus qu’en 1914, était achevé. Le recul permettait alors aux historiens de se livrer à une relecture du conflit à l’aune d’un siècle de violence et de totalitarisme dont il
était légitime de se demander si la Première Guerre mondiale n’avait pas été la matrice, tout comme les générations précédentes, après 1945, avaient identifié les années séparant l’attentat de
Sarajevo de la prise de Berlin par l’armée rouge comme une guerre de trente ans.
C’est dans ce contexte qu’est créé, en 1992, l’Historial de la Grande
Guerre, à Péronne, sur les lieux-mêmes de la bataille de la Somme. Le centre de recherche qui lui est annexé ne cache pas ses intentions de porter un nouveau regard sur le conflit, à l’image de
Jay Winter qui inaugure les problématiques du deuil dans Sites of Memory, Sites of Mourning (1995). En 1994, le colloque Guerre et cultures inaugure
officiellement la nouvelle approche culturelle de la Grande Guerre qui, face aux assurances et aux certitudes d’hier, pose quant à elle plus de questions qu’elle n’apporte de réponse.
Désormais, ce sont les aspirations, les craintes, les angoisses, les espoirs et les rêves des contemporains qui sont analysés et qui constituent la trame d’une histoire des représentations
débouchant sur l’identification d’une culture de guerre, c’est-à-dire d’un ensemble de représentations typique du temps court de la Première Guerre mondiale. Cette analyse, qui s’inscrit dans
« l’œil de la guerre » en continuant ce que l’histoire sociale avait inauguré, c’est-à-dire la substitution d’un regard « d’en bas » à celui « d’en haut », insiste
sur le consentement patriotique à la source des processus de mobilisation, la dimension eschatologique d’un conflit vécu comme une croisade de la civilisation contre la barbarie, du droit
contre la force, et, plus simplement, du bien contre le mal.
Enfin, reliant le temps court au temps long, les historiens Stéphane
Audoin-Rouzeau et Annette Becker, qui synthétisent ces thèses dans leur ouvrage Retrouver la guerre (2000), insistent sur la « brutalisation » des hommes et des
sociétés en guerre jusqu’à en faire une clé d’interprétation du XXe siècle : le totalitarisme serait né de la guerre totale. Ce concept de « brutalisation », parfois traduit par
le terme d’« ensauvagement », est emprunté par les tenants de ce que nous nommerons « l’école de Péronne » à l’historien américain George L. Mosse qui le formule pour la
première fois en 1991 dans son ouvrage Fallen Soldiers. Reshaping the Memory of the World Wars. Durant une décennie, ces thèses dominent sans partage l’historiographie
endormie de la Grande Guerre qu’elles contribuent à réveiller et à re-dynamiser, mais elles suscitent également le débat.
La querelle du consentement
Si l’on évacue les questions personnelles, querelles d’egos et de
territoire propres au milieu universitaire qui polluent le débat scientifique, les oppositions se structurent autour de la notion de consentement, à laquelle Frédéric Rousseau oppose la
contrainte dans sa Guerre censurée (1999), niant même la vigueur du patriotisme chez les contemporains de 14-18 et soutenant que la ténacité des soldats doit plus au
pistolet des sergents serre-file qu’à tout autre facteur. En décrivant un soldat « opprimé, brimé, déshumanisé, terrorisé et menacé de mort par sa propre armée », l’auteur contribue
en effet à inscrire le débat sur le terrain de la confrontation entre contrainte et consentement, même si celui-ci sera ensuite jugé réducteur par les deux camps et renié avec énergie. Le titre
de l’ouvrage, enfin, montre la volonté de rétablir une vérité historique qui aurait été dissimulée, y compris et surtout par les historiens, à commencer par les « péronnistes ».
Toutes les thèses de ces derniers sont effectivement remises en cause : à la culture de guerre, Rémy Cazals oppose la prégnance d’une « culture de paix », tandis que Nicolas
Offenstadt et André Loez soulignent qu’une culture, un ensemble de représentations complexes et élaborées, est caractéristique du temps long et ne peut apparaître en quelques semaines. La
« brutalisation » fait également l’objet d’un assaut en règle, l’exemple français d’une société se tournant massivement vers le pacifisme dans l’après-guerre contredisant l’hypothèse
du germe de la violence inoculée au siècle par la guerre. C’est que le concept de George L. Mosse a d’abord été conçu pour l’Allemagne, mais il a été généralisé par Stéphane Audoin-Rouzeau dans
la traduction de Fallen Soldiers sous le titre plus mécanique De la Grande Guerre au totalitarisme, la brutalisation des sociétés européennes
(1999).
Les oppositions à l’Historial de Péronne, d’abord éparses, se
rassemblent et se structurent en 2006 avec la création d’un collectif de recherche international et de débat sur la Grande Guerre (CRID), véritable machine de guerre destinée à valoriser les
œuvres des membres tout en déstabilisant l’école adverse. Il s’agit bien en effet d’un « collectif » de lutte scientifique, autant sinon plus que d’une société d’études, les
conditions d’adhésion lui donnant un air de forteresse : toute demande d’adhésion doit être motivée par lettre et validée par un vote à l’unanimité et à bulletin secret du bureau. Avec un
tel règlement, la ligne du collectif n’a rien à craindre d’une éventuelle remise en cause interne. Venus essentiellement de l’histoire sociale, les auteurs du CRID ambitionnent de
« dépasser l’histoire culturelle » pour renouer avec une histoire totale appliquée à la Première Guerre mondiale, comme y invite Frédéric Rousseau dans La Grande
Guerre en tant qu’expériences sociales. Le débat se cristallise alors autour de la focale d’analyse de la Grande Guerre et du choix des sources et de leur sollicitation : contre la
centralité du discours et l’affirmation par les « péronnistes » que la culture commande les pratiques, le CRID privilégie les pratiques et se méfie du discours jugé
« dominant », forcément produit par les classes dominantes, et qui serait perverti par le « bourrage de crâne » et encadré par la censure.
Au témoignage des intellectuels, souvent mis en avant par Stéphane
Audoin-Rouzeau et Annette Becker, on oppose les « bons témoins » populaires, et tout particulièrement celui du caporal Louis Barthas qui a fait la guerre en antimilitariste. Et voilà
le débat embourbé sur le terrain du témoignage, avec une guerre de témoins sollicités par les uns et les autres pour affermir leurs thèses. Heureusement, on trouve largement de quoi faire son
choix : en quatre ans de guerre, l’opinion d’un même soldat fluctue avec le temps et l’on pourra aussi bien le citer pour montrer sa détermination que son découragement, son consentement
et son refus de la guerre. Rappelons une évidence : il n’est pas de bons et de mauvais témoins, et l’on ne peut trier sans malhonnêteté entre les souvenirs de guerre pour ne retenir que
ceux qui hurleraient à la haine de l’ennemi ou ceux qui affirmeraient que la patrie n’existe pas et que le « Boche » est un frère. Plus que le témoignage, c’est la façon dont
l’historien questionne celui-ci qui doit interroger.
Vers une paix de compromis ?
Finalement, ces deux écoles sont-elles si opposées qu’il y
paraît ? L’angle du regard est différent et peut opposer l’approche sociale à l’approche culturelle, les pratiques au discours, l’analyse privilégiée des résistances à celle de
l’acceptation de la guerre, mais les historiens ne parviennent-ils pas aux mêmes résultats et ne disent-ils pas la même chose sur la guerre, sans toutefois en dégager les mêmes
conclusions ? Que l’on parte des processus de mobilisation ou des stratégies d’esquive et des manifestations de résistance pour comprendre la complexité des sociétés en guerre,
n’arrive-t-on pas au même point ? L’histoire étant débat, la multiplicité des approches sur la Grande Guerre est plutôt saine, reste cependant à ne pas nier ou mépriser la démarche
scientifique qui n’est pas la sienne, comme c’est souvent malheureusement le cas. La convergence, du reste, n’est pas interdite ni impossible, comme nous l’avons démontré en dirigeant un
Dictionnaire de la Grande Guerre (Larousse, 2008) auquel ont participé des auteurs des deux écoles. L’opposition est, il est vrai, parfois artificielle, comme sur la
notion de consentement dont l’interprétation comme adhésion est trop réductrice puisque consentir c’est aussi se résigner. Un prochain colloque de l’Historial de Péronne autour de l’idée
d’endurance (novembre 2008) devrait permettre de remplacer le terme problématique de consentement par un concept plus consensuel. Le fait que Nicolas Offenstadt, membre éminent du CRID, ait été
invité dans un premier temps prouve également que la fraternisation est possible et que la guerre de tranchées peut être surmontée. À quand la paix de compromis ?
Ces querelles historiographiques et l’agitation du bocal de la Grande
Guerre n’ont de toute façon pas ou peu de prise sur la mémoire de l’événement. Les historiens, divisés, comme on l’a vu plus haut, doivent en effet composer avec une
« patrimonialisation » de la guerre suscitée par la demande sociale. Pour saisir cette dernière, il n’est besoin que de visiter les sites de passionnés – forum 1914-1918 et autres –
où la recherche généalogique fait bon ménage avec le « devoir de mémoire ». Méfiants à l’endroit des historiens professionnels, ces passionnés sont souvent des spécialistes pointus
capables de répondre à des questions précises mais à qui échappe souvent la dimension globale de la Grande Guerre et toute problématique. Au-delà de cette mise en histoire par les citoyens
eux-mêmes, la société contemporaine jette sur la Première Guerre mondiale un regard qui fait écran à sa compréhension : hier considérés comme des héros, les poilus sont désormais présentés
comme des victimes, de la chair à canon.
Tout l’effort des historiens de Péronne pour redonner place aux
soldats comme acteurs de leur temps est vain face au rouleau compresseur d’une mémoire victimisante qui ne veut retenir que le sacrifice. On assiste même à un complet renversement de la figure
du héros, les « sur-victimes » que sont les fusillés et les mutins prenant le pas sur tous les autres soldats qui ont suivi le troupeau jusqu’à l’abattoir quand d’autres ont eu le
courage de dire non. Quant à la guerre, elle est devenue un chaos sans queue ni tête ou, au mieux, une guerre civile européenne. Si l’on peut considérer, en citoyen, que cette mémoire humaniste
est utile et nécessaire au consensus politique fondant la réconciliation franco-allemande et la construction européenne, l’historien est plus réservé pour valider la pertinence de sa dimension
pathologique qu’illustre, par exemple, le film Joyeux Noël de Christian Carion (2005). L’historien peut-il répondre à la demande sociale sans se
renier ?
Dès lors, entre une historiographie minée et une mémoire émotionnelle,
quelles sont les perspectives concernant la Grande Guerre ? À côté des grandes synthèses qui manquent – il n’existe pas d’ouvrage fondamental sur le pacifisme, par exemple – et de la
nécessité de relire les grands travaux des générations précédentes à l’aune de problématiques ou de sources nouvelles – les rumeurs, pourtant actrices de l’histoire, sont notamment très
sous-exploitées – on peut espérer que la mise en chantier d’une histoire comparée de la guerre à l’échelle européenne, depuis quelques années, rendra plus intelligible ce conflit. La déprise de
la guerre, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, est encore à défricher : le champ de la démobilisation culturelle (John Horne) ouvre en effet un vaste espace, celui des blessures et des
cicatrices des sociétés belligérantes et de leurs efforts pour oublier ou pour se souvenir. En s’engageant dans cette dernière voie, les chercheurs contribueront à la mise en histoire de la
mémoire de la Grande Guerre, une façon de s’en affranchir tout en en éclairant les ressorts. Non, la guerre de 14-18 n’est pas finie.
Source La vie des idées