Réajustant à la hausse ses prévisions, Eric Woerth, ministre du budget, a dit
s'attendre, dimanche 21 juin sur RTL, à un déficit public compris "entre 7 % et 7,5 % du PIB" cette année et probablement en 2010. M. Woerth continue toutefois d'exclure une
augmentation des impôts. Sur Europe 1, le président de la Banque centrale européenne (BCE), Jean-Claude Trichet, a invité les pays européens à faire un effort sur leurs comptes publics dès 2010
et le retour de la croissance. "A un moment, vous ne pouvez (...) plus accumuler de dette. Je crois qu'on en est à ce point-là", a-t-il prévenu. Didier Migaud, président (PS) de
la commission des finances de l'Assemblée, pense que Nicolas Sarkozy "va jouer la montre pour reporter les décisions douloureuses au lendemain de l'élection présidentielle de 2012".
Les prévisions de M. Woerth vous surprennent-elles ?
Pas du tout. Sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure, je crains qu'elles
soient optimistes et que l'on soit un peu au-dessus de 7,5 % du PIB. A lui seul, le déficit budgétaire représentera cette année les deux tiers de nos recettes fiscales nettes. Cette situation
extrêmement préoccupante n'est pas seulement liée à la crise. Elle est due, pour une partie non négligeable, à des décisions budgétaires et fiscales qui ne sont pas responsables. Je pense au
paquet fiscal, à la baisse de la TVA dans la restauration et à l'absence de financement de la réforme de la taxe professionnelle. Ces diminutions d'impôts privent l'action publique de recettes,
sans que leur efficacité face à la crise soit démontrée.
Comment arrive-t-on à un déficit public de 7,5 % ?
Cela correspond à 150 milliards d'euros. On y arrive très vite. Le déficit budgétaire
tournera autour de 130 milliards. Les déficits sociaux dépasseront les 20,1 milliards prévus par la commission des comptes de la Sécurité sociale pour le régime général. 150 milliards, c'est même
optimiste.
Peut-on séparer, dans le déficit et la dette publics, le conjoncturel du structurel
?
La crise aggrave un déficit qui se creusait déjà avant. Mais la séparation, défendue
par le gouvernement, entre le déficit structurel et le déficit conjoncturel me paraît factice. Où faut-il mettre les 3 milliards de coût brut de TVA à taux réduit dans la restauration et les 8
milliards pour financer la réforme de la taxe professionnelle ? Ces décisions engagent l'avenir, comme les 10 milliards du paquet fiscal en 2009, qui se répéteront année après année. Et laisser
penser, comme le fait le gouvernement, qu'une fois la crise terminée les choses se rétabliront comme avant, ce n'est pas sérieux. Après un tsunami, le paysage n'est plus le même. La sortie de
crise sera lente. En 2010, les comptes publics pourraient empirer.
Faut-il mettre au point un plan de stabilisation comme l'a suggéré Christine
Lagarde ?
La ministre de l'économie prépare sans doute les esprits à des hausses d'impôts. Mais
il faut d'abord éviter une trop grande dégradation. Nous n'en prenons pas le chemin. Entre le deuxième trimestre 2007 et la fin 2009, selon la Commission européenne, notre dette publique aura
augmenté de 380 milliards, ce qui représente quelque 15 milliards de charge de la dette supplémentaire ! Ces dernières années, la droite n'a eu de cesse de baisser les impôts d'une partie très
minoritaire de nos concitoyens, les plus aisés. De ce fait, des dizaines de milliards nous font défaut...
Mais la dépense publique ralentit...
Elle n'est maîtrisée qu'en apparence. Entre 2007 et 2008, les dépenses fiscales
(allégements d'impôt, réductions, etc.) ont évolué trois fois plus vite que les dépenses budgétaires. Le gouvernement s'assied sur la loi de programmation des finances publiques, votée en
janvier, qui a fixé des règles de pilotage des dépenses fiscales et posé le principe de leur compensation et de leur évaluation. On l'a vu avec la TVA dans la restauration. Les parlementaires de
la majorité font peu de cas de la règle d'or (un budget équilibré en fonctionnement et en investissement) qu'ils prétendaient vouloir respecter. Et même si la dépense publique était maîtrisée,
cela ne serait pas suffisant.
Voyez-vous le président revenir sur son refus d'augmenter les impôts
?
Non, et nous risquons de nous retrouver en 2012 dans une situation pire qu'en 1997 sur
le plan des finances et du chômage. Nicolas Sarkozy va jouer la montre pour reporter les décisions douloureuses au lendemain de l'élection présidentielle de 2012. Une purge terrible menacera les
Français si la droite gagne les élections. Il sera alors difficile d'échapper à l'augmentation des impôts. En fait, il faudrait commencer par revenir sur les baisses d'impôts et réformer notre
système fiscal, de plus en plus opaque, illisible et injuste. La fiscalité est de moins en moins progressive, la redistribution diminue, les inégalités de revenus explosent. Du coup, le
consentement à l'impôt recule. C'est à cela aussi qu'il faut s'attaquer.
Source : Propos recueillis pour Le Monde.fr par Claire
Guélaud